Tombeau de Tarte
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Tombeau de Tarte

Le tombeau de Tartalacrème

Et puis, d'un seul coup, je suis devenu vieux... La première fois que Mathias Pérez m'a fait part de son projet de dossier, j'étais plutôt du genre bougon. Tartalacrème n'existe plus ! que j'avais envie de lui dire, un peu sec, pas aimable. Belle lurette qu'on a mis la clé sous la porte : Novembre 1986 !... 41 numéros parus depuis février 1979. C'est clair ? De 1986 à 2004, j'ai quand même continué d'exister, non ? Tu me crois déjà mort, que tu veux m'embaumer ? Tu ne veux pas quelque chose de plus frais ?... Tiens, j'ai justement là un très beau texte inédit sur la sexualité du vieillard, ça ne tiintéresse pas ?... J'ai parfois comme ça des sautes de caractère, moi qui suis plutôt accommodant et facile à vivre, en général. — Oui, mais... insistait toujours Mathias, voulait pas en démordre, que Tartalacrème ceci, et cela, et que c'était très bien, très neuf, et que Commerce, les gens aimaient bien, parce que c'était facile à lire et qu'ils espéraient toujours que je les citerais au détour d'une phrase. Ça c'est bien vrai. Je reconnais. Mais j'étais réticent et un peu bougon parce que, à l'époque, je m'imaginais encore qu'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, qu'il faut aller de l'avant, ne jamais se retourner, ne jamais s'arrêter... Entre temps je suis devenu vieux et j'ai tout compris. On croit toujours que le temps c'est comme une ligne comme ça jusqu'à plus rien. Il ne faut pas toujours écouter les poètes, ils disent parfois des conneries. Par exemple que le temps s'en va, allons voir si la rose, et que les années passent, ma mignonne, et que les feuilles mortes et tout ça. N'ont rien compris ! Le temps ne passe pas, il s'accumule. Je veux dire : plus on devient vieux, plus on devient gros. Le jour où je suis devenu vieux j'ai compris ça, d'un seul coup. Ce n'est pas en longueur qu'on gagne, c'est en épaisseur. Pas en gravité, je veux dire, ne confondez pas ! je ne vais pas vous refaire le coup du De senectute (Cicéron, 106-43 avant J.-C.)... Oui, les gens aimaient bien qu'onparle d'eux dans Commerce, c'est vrai. Mais pas seulement ça, faut être juste. Ils aimaient bien les feuilletons aussi. Surtout les photos de Marie-Hélène. Mais aussi les feuilletons. André Roy, Jean-Luc Lavrille, Jean-Pierre Bobillot, Sylvie Nève, Yak Rivais, Hubert Lucot, les bidons de Christian Prigent et les échos-risées de Jacques Demarcq !... Et je ne parle pas des artistes comme Gette ou Labelle-Rojoux ! C'est ça qui nous obligeait à chaque fois à augmenter les tirages !... Et puis quand il y avait du Michel Butor, du Maurice Roche ou du Raymond Federmann, je vous dis pas !... Sûr qu'on nous encensait un peu partout, nous jouissions d'une manière de notoriété... Je m'y retrouve bien quand je relis tout ça. Comment vous expliquer ? Plusieurs MOI, mais un seul JE. Vous ne comprenez pas ? Vous comprendrez quand vous serez vieux. Vous me direz que les vieux, souvent, ils se déglinguent. Je sais, c'est le côté comique du problème. Vous auriez vu le dernier Polyphonix, à Beaubourg ! ... Sten Hansen, avec ses deux béquilles, qui essayait de se hisser sur la scène pour faire sa performance !... Un treuil, qu'il aurait fallu ! Et Bernard Heidsieck qui vacillait, et que deux régisseurs ont empoigné solidement pour le conduire jusqu'à sa place, ils avaient beau être jeunes, les deux régisseurs, ils savaient bien à qui ils avaient à faire, on sentait qu'ils avaient du respect et de l'affection... Et moi, assis sur mon tabouret, incapable de me tenir debout plus de cinq minutes. Je ne vous avais pas dit ? Une vertèbre qui s'est décrochée voilà quelques années et qui se promène dans mes intérieurs au milieu des nerfs, des tendons... Du temps de Tartalacrème, il fallait avoir la santé ! Les jeunes ne savent plus ce que c'est qu'une machine à ronéoter, la manivelle qu'il faut tourner comme si c'était un hache-paille ou un concasseur d'avoine, et la mécanique qui vous sort soudain des bruits inquiétants, et le stencil qui se met en boule et plein d'encre partout !.. Ensuite, il fallait rassembler les feuillets, ce travail !... 500 exemplaires à chaque fois. Ensuite il fallait agrafer, donner un coup de marteau pour aplatir les agrafes, coller la couverture, tamponner le numéro de la livraison, mettre sous enveloppe, inscrire l'adresse, porter le tout à la poste... C'était bien avant l'ère des ordinateurs et des technologies de pointe. (Te souviens-tu, Marie-Hélène, de cette immense fatigue qui parfois nous tombait dessus et nous écrasait ?...) C'était du travail artisanal, du fait main, mais soigné ! On avait le respect du public. Beaucoup nous snobaient à cause de ça. Qu'on n'était pas des pros. Mais pas tous. Un jour, Paul Nagy, le poète hongrois, a déclaré publiquement qu'il était fier d'avoir publié dans Tartalacrème. Et il n'y a pas que lui. Il y a des écrivains, maintenant reconnus, qui ne perdent pas une occasion de rappeler que leurs premiers textes ont été publiés dans Tartalacrème. Vous voulez des noms ? Jacques Barbaut, qui a publié récemment Le Cahier-Décharge, et puis Pierre Le Pillouër, que tout le monde connaît maintenant. Eh bien, j'avoue, ça me touche qu'ils le reconnaissent, ça me fait plaisir. Et tant d'autres !... tant d'autres !... Oui, c'était vachement bien, Tartalacrème.. Bon ! alors, Mathias, on se le fait, ce dossier ?

Alain Frontier

(incipit d'un dossier Tartalacrème,
in Fusées n° 8, Auvers-sur-Oise, septembre 2004)

 

 

 


Revue Tartalacrème
Orthographe et poésie